Du besoin de ficher...
Par FIDH le lundi 25 février 2008, 18:16 - On aime, on aide - Lien permanent
DU PAPIER A LA BIOMETRIE - IDENTIFIER LES INDIVIDUS Sous la
direction de XAVIER CRETTIEZ ET PIERRE PLAZZA (PRESSES DE SCIENCES PO,
collection « sociétés en mouvement », 24 €)
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Notre époque féconde de monstrueux paradoxes : exaltant l'individu dans la consommation, elle ne cesse d'inventer des moyens de contrôle et de surveillance pour l'épier, tant dans ses déplacements que dans sa pensée : savoir ce que le sujet électron libre fait, pouvoir le localiser et le répertorier sont devenus des psychoses du pouvoir. Les préoccupations sur l'identification recèlent une histoire des processus de recensement et de fichage, complexifiés par les apports technologiques : la volonté de maîtriser les masses comme les sujets met en place une relation perfide entre savoir et pouvoir, décortiquée par Michel Foucault dans son oeuvre à travers l'analyse d'institutions (prisons, cliniques, établissements psychiatriques).
L'ouvrage proposé ici retrace l'histoire du besoin d'enregistrer et de ficher. Tout commence au XVIIè me siècle avec le code Michau (1627) sous Richelieu qui enregistre les soldats enrôlés, puis avec Colbert pour l'armée de la Marine. A l'époque, le rôle des intendants s'accroît au sein d'une administration royale qui s'étoffe; la période de la Régence (1715-1724) intensifie la tendance en ajoutant la collecte de données sur des groupes de populations (soldats, mendiants). Le XVIIIème siècle invente la carte et le livret : les informations se font plus nombreuses sur leur titulaire (surtout s'il est pauvre), le « signalement » apparaît et la liberté de circuler s'en trouve conditionnée. Du papier libre on vient au « passeport », reflet de l'autorité qui l'établit. La « carte » apparaît aussi au XVIIIème : curieusement les Lumières ont engendré ces particularités. Vers 1780 ces mesures s'étendent en direction des corps de métiers dans l'artisanat ou aux ouvriers.
Si la culture du « papier » date d'avant la Révolution française, un souci d'hygiène appliqué aux immigrants vient s'y greffer dans les années 1925-1940 : l'intégrité du territoire national adopte l'excuse sanitaire, annonçant du même coup le biologisme eugéniste de Vichy et nos futures dérives sécuritaires; on vit alors les années d'apothéose de l'idéologie de la « race », et l'extraction devient synonyme de souche et de germe. Déjà, le corps devient l'enjeu central de l'identité : on mesure si le travailleur migrant est sain (« capital santé ») et robuste (« capital travail ») : sélection utilitariste par la médicalisation de l'étranger, qui servira dans les années 30 à conditionner par un délai la naturalisation d'un arrivant. Les données médicales favorisent la constitution d'une identité biologique sur certaines « races » plus ou moins désirées : hiérarchisation, donc classification. A l'ère de l'anthropobiologie, l'individu n'est plus jugé en fonction de lui-même mais de sa lignée; le carnet de santé suit la même logique que celle du relevé des empreintes.
L'URSS utilisa sous Staline le passeport intérieur après la deuxième guerre mondiale, afin d'empêcher certaines personnes de résider dans des zones sensibles; sur ce vaste territoire, la nationalité désigne souvent un groupe ethnoculturel et fait apparaître la discrimination à caractère ethnique; avant guerre le passeport intérieur pouvait être vu comme un privilège donnant accès à des denrées rationnées; à la fin de la guerre il signale des personnes soupçonnées de collaboration avec les nazis. Sous prétexte de démembrer, on cible des groupes de population à déporter ou éliminer plus tard.
En France des cartes d'identité régionales furent éditées : l'Union du Peuple Corse en 1977 le propose à ses adhérents et sympathisants, et le mouvement basque Udalbiltza en 2001 le propose sur demande.
Autre versant, le refus britannique d'une identité écrite (il existe une culture anglaise de droit non écrit) sous le gouvernement de John Major : le territoire national est perçu comme un espace de liberté qui exclue le fait d'être fiché; ce rejet se retrouve dans d'autres pays du Common Law (Irlande ou Danemark n'ont pas de carte).
L'évolution actuelle vers la biométrie passe par la sophistication des moyens utilisés, et les données deviennent essentiellement corporelles : de la rétine de l'oeil au recours envisagé à l'ADN, l'Homme se retrouve prisonnier de ses facteurs biologiques, qu'il ne maîtrise pas. L'électronique sert également à le suivre à la trace et envahit les documents d'identité. La liberté de circulation des migrants a été remise en question par l'élaboration du visa Schengen en Europe; un des effets fut le renforcement de la collaboration entre polices nationales. La phobie liée à la lutte anti-terroriste n'a fait que bétonner le regard globalement négatif sur l'immigration, et colle un facteur de risque sur le dos de l'étranger, aggravé depuis par le contexte post-11 septembre 2001 : en ce sens nous vivons bel et bien une ère du soupçon.
Christophe Gardais







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