“Le Chemin est libre.”
Par FIDH le mercredi 14 mai 2008, 10:55 - Lien permanent
Par Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH

"Je ne passerai jamais sous silence les atteintes aux droits de l’Homme au nom
de nos intérêts économiques", promettait le candidat Sarkozy à Paris en avril
2007. "Je ne vois pas au nom de quoi je me permettrais de m'ériger en
donneur de leçons" affirme le président du même nom un an plus tard.
Combien de temps encore devrons nous supporter ces volte-faces de langage et
ces insultes faites au nom d’une “diplomatie de boutiquier” indigne d’un chef
d’Etat démocratique ?
Notre étonnement n’est cependant que très partiel, surtout lorsque l’on se souvient avec quel mépris l’ancien ministre de l’Intérieur traitait ces “droits-de-l’hommistes” qui osaient remettre en cause il y a quelques années sa politique migratoire. Mais lorsque Nicolas Sarkozy affirme aujourd’hui que “les libertés progressent” en Tunisie, que certaines réformes s’inscrivent même sur le “chemin (…) de la liberté et du respect des individus”, d’autres références empruntées à Orwell nous viennent à l’esprit :
“Le mot “libre” existait encore en novlangue, écrivait ainsi l’auteur de 1984, mais ne pouvait être employé que dans des phrases comme « le chemin est libre ». Il ne pouvait être employé dans le sens ancien de « liberté politique » ou de « liberté intellectuelle ». Les libertés politique et intellectuelle n’existaient en effet plus, même sous forme de concept”
Alors que des avocats, des syndicalistes ou des journalistes, des « donneurs de leçons » tunisiens qui osent critiquer le régime, sont systématiquement harcelés, arrêtés arbitrairement, ou encore agressés dans la rue. A l’heure même où des responsables de journaux d’oppositions sont en grève de la faim pour leur liberté d’expression, les méthodes des autorités tunisiennes se trouvent ainsi confortées par cette novlangue contemporaine, dictée par les seuls intérêts stratégiques d’un président en perte de vitesse dans les sondages. Rama Yade a certes rencontré mon ami Mokhtar Trifi, président infortuné de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, dont les locaux sont fermés et qui doit faire face à plus de 30 procès intentés par le régime. Mais cette rencontre en catimini saura-t-elle laver l’affront fait aux femmes démocrates tunisiennes, dont elle a brutalement et au dernier moment décliné linvitation ?
Placébos
Quand bien même, qu’eut pesé cette visite de la Secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme face au silence de plus en plus assourdissant de son ministre de tutelle. Cette attitude troublante de Bernard Kouchner témoigne d’ailleurs une fois de plus du peu de cas qui est fait des droits de l’Homme dans la conduite des Affaires étrangères en France. Consternant, de la part du French Doctor, dont les remèdes servent désormais au mieux de placébos, au pire à agraver les blessures portées aux Sociétés civiles de ces pays .
Au lieu du “geste fort” promis en matière de droits de l’Homme, nous avons donc eu droit à un satisfecit général apporté à Ben Ali sur cette question. Un discours qui plus est doublé de propos douteux, tenus dans la droite ligne de ceux prononcés à Dakar, et qui ont tant terni l’image de la France sur tout le continent africain.
Sans être « donneuse de leçons », la diplomatie française se doit d’être sûre des valeurs universelles qu’elle est censée défendre, et cela passe par des mots, courageux, fermes, critiques aussi. L’accord d’association qui lie l’Union européenne à la Tunisie prévoit ainsi une large place laissée à la promotion des droits des droits de l’Homme. Pourquoi Nicolas Sarkozy, qui représentera l’Union dans quelques semaines, a-t-il choisi de l’ignorer ? Ses errements sémantiques ont sans aucun doute déjà renforcé l’emprise d’un régime autoritaire sur une société civile plus que jamais étouffée. Et l’on craint dés lors les dégats colatéraux dans les autocraties de la région, rassurées par tant de sollicitudes.
Plus inquiétant en cette année de soixantenaire de la déclaration universelle des droits de l’Homme, c’est à une véritable offensive relativiste à laquelle nous avons assisté à Tunis. Sur les modèles de discours qu’ont déjà pu prononcer Vladimir Poutine, Mahmoud Ahmadinejad, ou encore Georges Bush, passés maîtres dans ce travestissement de la réalité.
Nous ne pouvons aujourd’hui qu’espérer une inflexion de cette orientation diplomatique, et que le président Sarkozy, en tirant le bilan de son année passée à la tête de l’Etat, saura également dans ce domaine reconnaître ses « erreurs ».
- Tribune originale publiée dans l'hebdomadaire français Les Inrockuptibles daté du 13 mai 2008, sous le titre :
"Sarkozy béni-oui-oui chez Ben Ali"


