Renaud Egreteau, un expert douteux
Par FIDH le mardi 10 juin 2008, 11:47 - Humeurs - Lien permanent
Le 17 mai dernier dans les colonnes du Monde, tout s’est passé comme si Renaud Egreteau, chercheur rattaché au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), avait estimé nécessaire de plaider la cause de la junte birmane. En proposant d’en finir avec « l’ostracisme » dont les généraux seraient victimes et en suggérant que la communauté internationale saisisse « l’opportunité » d’une nouvelle Constitution par référendum, M. Egreteau martèle son idée fixe : celle d’un « engagement constructif » avec la junte, si cher à Total et à Jacques Chirac, mais dont le seul effet à ce jour aura été le renforcement économique du régime. Pas une ligne en revanche pour les victimes du cyclone, qu’il s’agisse des morts, des rescapés ou de ceux qui vont mourir privés de l’aide étrangère par leurs bourreaux de toujours. Sur le référendum constitutionnel, M. Egreteau nous apprend qu’un « un score stalinien n’est pas envisageable ». Le régime annonçait pourtant ce 15 mai 2007 que 92.4% des électeurs avaient approuvé sa Constitution. Rappelons que les bulletins de vote en Birmanie comportent les noms des votants et de leur famille....
La suite n’est qu’un chapelet de contradictions alternant critique de la junte et légitimation d’un processus constitutionnel décrit comme « la seule carte politique du moment». Certes, M. Egreteau admet que les démocrates birmans sont « victimes d’une répression impitoyablement efficace ». Mais c’est pour les qualifier plus loin de « stériles », ou de « jusqu’au-boutistes », souffrant d’ « impuissance » ou d’une « absence cruelle de renouveau ». Le désintérêt manifeste de M. Egreteau pour le combat engagé par les forces démocratiques est patent lorsque, évoquant la « convention nationale chargée par le régime militaire de proposer les principes directeurs d'une nouvelle Constitution, que le pays attend depuis 1988 », il oublie purement et simplement de mentionner le résultat des élections de 1990 qui consacrèrent la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie de Madame Aung San Suu Kyi.
Remarquant que les minorités sont « largement restées à l'écart de la "fronde safran" » de septembre 2007, il préjuge d’une absence d’objectifs partagés entre l’opposition démocratique et les groupes issus des minorités nationales. M. Egreteau semble ainsi ne rien savoir des pressions des pays frontaliers sur certains des groupes armés pour que ceux-ci renoncent à appuyer la révolte des moines.
Pour le chercheur, rien de ce qui peut être entrepris pour ouvrir le pays n’aboutira et toute pression est contre-productive. Il faudra donc attendre « que l'impulsion vienne de l'intérieur même du régime ». Et c’est là que l’auteur nous livre l’une des contradictions les plus flagrantes de son analyse. Il n’hésite pas à affirmer qu’« il semblerait que les possibilités d’évolution interne ne puissent provenir que d’une nouvelle génération d’officiers, frustrés par la situation de blocage économique et politique, et qui tenteraient de renverser les leaders d’aujourd’hui afin d’instaurer un nouveau pouvoir militaire plus pragmatique et ouvert sur le monde extérieur ». Or, si des tensions de cette nature sont déjà observables, elles viennent notamment de la décision prise par les États-Unis d’interdire, en juillet 2003, toutes les transactions entre le kyat (la monnaie birmane) et le dollar à l’extérieur du pays. Ce qui démontre l’efficacité d’une politique de sanctions économiques ciblées.
Enfin, M. Egreteau soutient que la junte sort renforcée de sa gestion catastrophique du cyclone. Tout semble indiquer pourtant que l'armée birmane, déjà sérieusement déconsidérée par les violences perpétrées en septembre 2007 contre les manifestants, est aujourd’hui clairement perçue comme l'obstacle principal aux secours des sinistrés, allant même jusqu’à piller l'aide que la communauté internationale n'est pas autorisée à distribuer directement. Il paraît donc difficile d’affirmer qu’une telle attitude la renforce, même s’il est à redouter qu’une chape de plomb ne retombe une fois de plus sur ce pays. Aujourd’hui plus que jamais, la mobilisation doit rester entière pour que le Conseil de sécurité des Nations unies prenne ses responsabilités s’agissant de la Birmanie.
- Francis Christophe, journaliste, auteur de « Birmanie, la dictature du pavot » et de « Total, entre marée noire et blanchiment », Frédéric Debomy, coordinateur du livre « Birmanie, la peur est une habitude », Annie Faure, représentante de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), Mathieu Flammarion, secrétaire général d’Info Birmanie.



Commentaires
L'attaque personnelle, à mon sens, n'est jamais véritablement constructive. Et cet article s'attaque plus à M. Egreteau, qu'à son argumentaire.
Si certains éléments de la tribune de M. Egreteau peuvent sembler rapides et définitifs, je pense que c'est davantage du au format du papier qu'à son contenu. Pour connaître moi-même quelque peu la Birmanie, je reste sensible à l'argumentaire de M. Egreteau, reconnu comme l'un des spécialistes montants du pays - certes depuis la Birmanie, qu'il ne cesse de parcourir, et non à Paris, Bruxelles ou Bangkok, qui voient se multiplier nombre d'auto-proclamés experts du pays qui ne s'y rendent pourtant que bien trop rarement...
En ce qui concerne votre propre papier, vous tombez, à mon sens, dans ce que vous cherchez à dénoncer: une utilisation approximative des exemples et des raccourcis pour le moins osés. Croyez-vous vraiment que les scissions internes au sein de la junte "viennent notamment de la décision prise par les États-Unis d’interdire, en juillet 2003, toutes les transactions entre le kyat (la monnaie birmane) et le dollar à l’extérieur du pays"??! Sur ce point, la répression -très vivement débattue entre généraux- des manifestations de septembre 2007 ainsi que la gestion calamiteuse du désastre NARGIS actuel, me semblent jouer autrement plus que des "sanctions économiques ciblées" (ciblées sur quoi d'ailleurs? Seuls les officiers auraient à perdre de la non-convertibilité extérieure entre kyat et dollars?).
Certes, la junte ne sort pas renforcée du cyclone Nargis. Mais faute de la constitution d'une opposition solidaire et cohérente (entre groupes ethniques, entre exilés et opposants de l'intérieur) et d'une politique courageuse de la communauté internationale à l'égard des forces de contestation qui existent à l'intérieur du pays et à l'intérieur même de la junte, les militaires ont encore de beaux jours devant eux.
Malgré tout son courage et la pertinence de sa vision, Aung Saan Suu Kyi ne fera rien à elle seule.
Un "expert douteux"? Qui "plaide pour la junte Birmane"?
Permettez-moi de mettre en doute d'emblée le bien fondé de cet article, qui commence par une attaque personnelle et évacue la construction d'un débat.
Il me semble que Mr Egreteau connaît bien le pays, ainsi que la région, pour y être allé à plusieurs reprises (et longtemps) et délivrer une analyse construite.
Je fais confiance à son analyse publiée le 17 mai, et m'étonne que l'on puisse ainsi décharger sur une personne -un chercheur- une animosité qui provient plus de la frustration de ne rien pouvoir/savoir faire par rapport à la situation Birmane que de la réelle critique "d'un chapelet de contradictions".
Présenter Renaud Egreteau comme « l’un des spécialistes montant de notre pays », c’est vraiment très curieux. La vérité est qu’il s’est non seulement trompé sur le résultat du référendum (qu’il n’envisageait pas « stalinien », mais n’insistons pas), qu’il n’en est pas à sa première perle et qu’une idéologie vraiment condamnable se dégage de ses papiers.
Voici ce que chacun peut par exemple trouver dans son Etude Ceri datant de 2005, intitulée "Birmanie : l’armée referme le jeu" ; consultable sur son blog. Personne ne peut y mettre en cause le «format du papier », ce n’est plus Le Monde.
Précisons pour qui risquerait de se prendre les pieds dans la « structure » de « l'analyse », que dans l’esprit de Renaud Egreteau, c’est la chute du général Khin Nyunt chef de la Military intelligence birmane depuis les années 80, donc aussi en 1988, qui représentait une fermeture du jeu en Birmanie en 2004.
- page 13 « …Surveillés, encadrés, les moines ne constituent plus aujourd’hui une véritable force contestatrice… » p. 13 (avait-il vu venir la Révolution safran ? Non ; mais c’est vrai qu’il n’avait pas été le seul à écrire cette connerie sur la sangha).
- page 32 « Quel avenir pour la transition ? Avec la purge des services de renseignements le paysage politique birman s’est considérablement assombri." (ça, je crois bien que personne ne l'avait écrit).
- Page 33 « ...La loyauté des soldats, en particulier les jeunes recrues (parfois enrôlées de force) et les plus bas échelons issus du monde rural, vivant dans la pauvreté mais aussi la peur du régime, pourrait être mise à l’épreuve en cas d’une nouvelle vague de soulèvement populaire. Le désarroi des soldats de rang est visible..." (les soldats ont ensuite tiré sur les moines qui manifestaient pendant la Révolution safran, mais l'auteur a aussi jugé indispensable et nécessaire d’écrire qu’il ne s’agissait pas d’une révolution).
Essayons aussi de débattre. En demandant à la communauté internationale de saisir l’ opportunité du referendum birman, un expert a-t-il commis plus qu’une erreur de prévision (commise par le seul expert, mais passons) ? Pour le dire autrement, et en admettant que nous sommes en présence de l’étoile montante de l’expertise française, les avis d’expert sont-ils vraiment utiles dans la situation birmane présente ?
Je soutiens qu’on est en présence de bien plus grave qu’une erreur de prévision et que l’idéologie qui fonde la prévision n’est pas douteuse mais honteuse.
La priorité de la communauté internationale est de faire entrer l’aide dont ont besoin les victimes du cyclone ; chacun pouvait le comprendre au moment où la tribune du Monde se rédigeait et c’est encore vrai aujourd’hui. Nul besoin d’expertise pour le ressentir, seulement d’un peu de conscience. Le problème est qu’il n’y a qu’une seule solution pour l’obtenir : ne surtout pas parler du référendum. Car bien évidemment si la communauté internationale doit s’exprimer sur ce referendum, elle ne pourra pas faire autrement que de le qualifier de truqué et de criminel ; chacun a bien vu que la junte a laissé sans aide des milliers de personnes pour empêcher toute présence d’observateurs.
Commettre l’erreur de parler de ce référendum et le qualifier d’opportunité c’est en fait s’appuyer sur une conception de la légalité que seuls les esprits les plus compatissants peuvent qualifier de douteuse.
La France ne doit pas s'occuper de la politique interieure d'un autre pays. Elle doit reconnaitre le referendum.
En tout cas dans son étude du mois de mars 2005 intitulée "Birmanie : l’armée referme le jeu politique" et dont je reprends de larges extraits sur mon blog, le tableau que dresse Renaud Egreteau de la "junte Birmane" est très noir et il ne laisse apparaître rien de positif. Rien que pour cette étude il mérite le respect.
Kathy
Je suis troublé par la violence et l'inexactitude des propos de cette tribune. Les publications de M. Egreteau, fondées sur de nombreux terrains en Birmanie et dans les pays limitrophes au cours desquels il a pu s'entretenir avec des acteurs divers (chercheurs, diplomates, humanitaires, opposants, réfugiés, insurgés, journalistes, etc.), contribuent depuis plusieurs années à une meilleure compréhension de la Birmanie en France. Il ne tait ni n'excuse les atrocités commises par les généraux de Naypyidaw mais les inscrit dans leur contexte afin de proposer des voies, possibles, de résolution. Faire de M. Egreteau l'apologiste du SPDC est aussi réducteur, fallacieux et nuisible que d'affirmer que le problème birman se limite à un combat entre le régime militaire et les forces de l'opposition. C'est par le débat que l'on s'extrait du manichéisme. Espérons qu'un dialogue substantiel puisse s'instaurer entre les auteurs de cette tribune et M. Egreteau.
Cher Abel.
Je découvre dans l'Express du 14 mai, une autre perle signée par votre analyste incontournable. Nouveau couplet compulsif de votre favori contre les pressions occidentales qui ne pouvaient pas, nous disait-il à l'époque, amener les généraux birmans à accepter l'aide humanitaire destinée aux victimes du cyclône. Heureusement qu'elles ont continué les pressions et sanctions : 10 jours plus tard le Secétaire général de l'Onu amenait le général Than Shwe a accepter les humanitaires étrangers.
En quoi l'analyse de M. Egreteau avait-elle permis une meilleure compréhension de la situation birmane ? Débattons mais ça va être accablant.
PS : http://www.lexpress.fr/actualite/mo...
Renaud Egreteau n'a pas eu pour fonction de "contribuer depuis plusieurs années à une meilleure compréhension de la Birmanie en France". Le fait est que les médias français se sont trouvés en panne d'expert à interviewer quand l'actualité birmane était chaude et qu'ils se contrefichent de ce qu'il peut bien raconter ; ce qu'ils veulent c'est l'étiquette Ceri.
Le Ceri semble avoir besoin de faire croire qu'il possède des experts sur tous les sujets, sans se soucier de ses erreurs de casting. Car le problème est que, dès que l'on prend la peine de lire ce qu'il raconte, on s'aperçoit qu'il n'y comprend rien du tout et que tout ce qu'il trouve à faire, plutôt que d'essayer d'aider ceux qui résistent aux généraux, c'est d'appeler à la collaboration.
Il nous avait expliqué que les bonzes ne manifesteraient jamais, qu'internet était entièrement contrôlé en Birmanie mais que les militaires démoralisés ne tireraient peut-être pas... Il nous avait écrit auparavant que la rédaction de la constitution, le referendum et la Feuille de route devaient être une ouverture politique car la Military intelligence était en fait une faction modérée... Il nous dit à présent que les manifestations, le cyclône ont renforcé la junte mais que le referendum doit être une étape vers la démocratie véritable... La conclusion, s'il prétend vraiment connaître son sujet, ce n'est pas qu'il essaie de nous faire comprendre la situation ; c 'est qu'il essaie de nous tromper. Je prèfère penser qu'il ne comprend pas son sujet.
Et si c'est vraiment la démocratie véritable qui l'intéresse pour la Birmanie comme il l'écrit dans sa tribune du Monde, qu'il commence par arrêter de casser du sucre sur le dos des démocrates birmans. Son pragmatisme à 2 balles lui fait écrire n'importe quoi.
Nouveau coupelet contre les sanctions dans Le Monde.
Cette fois la journaliste Isabelle Tournier nous cite avec guillements rien moins qu'un expert anonyme appellant à un "engagement maximum" au motif que "le processus électoral de 2010 ..., bien que non démocratique, fournit l'occasion d'un renouvellement de personnel. "2009 va être la période la plus fluide qu'on ait connue depuis longtemps en Birmanie. C'est le moment d'y pénétrer et d'essayer d'influer le plus possible", dit cet expert". Fin de l'article.
Oser écrire, après Nargis, que l'on va avoir la "période la plus fluide" grâce au processus électoral "non démocratique"... Cela devient grandiose !
Pour connaître la suite de la révolution portugaise en Birmanie (dernier épisode : un référendum non stalinien au Myanmar doit devenir une étape vers la démocratie véritable du fait de la frustration de jeunes capitaines (ah! les piou-pious...)), lisez de R. Egreteau :
"Birmanie : pourquoi rien ne change", Supplément Alternatives internationales novembre 2008.
Et "Back to the Old Habits" Irasechttp://www.irasec.com/fr/publicatio...
On y apprend que tout s'est en fait décidé en 2003 et que l'on avait donc tort de croire à la modération de Khin Nyunt en 2004 ou à l'intérêt d'une reconnaissance du référendum de 2008.
Et on peut déjà prévoir l'épisode suivant : on y découvrira que la confiscation du pouvoir en 1990 privait en fait de toute légitimité ceux qui le détenaient depuis lors.
Je trouve un peu douteux de légitimer le régime à Belke Bir Man!
Private Joke!!!