Interview de Latif Pedram
Par FIDH le vendredi 13 juin 2008, 15:45 - Témoignages - Lien permanent
Interview réalisée par Andrés Pérez, journal Público (Espagne)

Latif Pedram est un écrivain et un intellectuel renommé, co-fondateur du Congrès National d’Afghanistan, un parti multi-ethnique pour le changement démocratique en Afghanistan, le seul parti d’opposition qui ne soit pas lié à un groupe armé.
Depuis le 2 février 2008, Monsieur Pedram est de facto en résidence surveillée à Kaboul, dans une demeure entourée par la police et les forces de sécurité du Ministère de l’intérieur, sans justification officielle. Le Procureur général lui a interdit de quitter le territoire afghan pour avoir prétendument été témoin d’une altercation entre deux personnalités politiques afghanes. Ces accusations sont sans fondement, et vraisemblablement motivées afin de restreindre ses activités politiques et d’entraver sa candidature lors des élections présidentielles de l’année prochaine.
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- Comment vivez-vous aujourd’hui ? Quelles restrictions de votre liberté souffrez-vous?
Depuis le mois de février dernier, ma situation reste inchangée, c’est-à-dire que je suis de facto assigné à résidence, avec 15 poste de contrôle par la police autour. Nous avons failli être attaqués par les fore du Ministère de l’Intérieur à plusieurs reprises. Je continue à être interdit de quitter le territoire national. Mes appels sont contrôlés. Cependant, depuis février, j’ai pu recevoir des centaines de visiteurs de Kaboul et du Nord et Nord-est du pays qui m’ont exprimé leur sympathie et leur solidarité. Une délégation de mille personnes s’est rendu par ailleurs auprès de Monsieur Karzai pour réclamer l’abandon de toute charge contre moi et pour que je retrouve ma liberté.
- Avez-vous reçu des communications du Gouvernement ou de l’administration vous expliquant des raisons de cette situation ?
En février 2008, j’ai reçu une note de la part du Procureur général me demandant de me présenter à son bureau. Le Procureur général a déclaré, par ailleurs, par le biais d’un communiqué télévisuel que j’ai été suspecté d’avoir été présent lors des altercations entre deux personnalités politiques, ce qui n’est pas un motif suffisant, d’après la loi afghane, pour poursuite juridique et interdiction de quitter le territoire. Enfin, d’après les informations que j’ai pu obtenir personnellement, aucune plainte n’a pas déposée contre moi.
- Quel est la raison réelle, d’après vous, qui a motivé les agissements du pouvoir envers vous?
Il s’agit d’une machination politique pour me réduire en silence et faire taire une voix démocratique dans la situation de crise politique que traverse le pays. Nous avons justement pris des positions au sein de notre parti, le Congrès National d’Afghanistan, à l’encontre de la politique actuelle de Karzai. Premièrement, il s’agit de notre demande d’un changement démocratique vers un État fédéral pour mettre fin à la tension interethnique et les disparités entre les régions. Cela nécessite, bien entendu, une révision constitutionnelle. Deuxièmement, nous avons soutenu de manière très active la reconnaissance par l’Etat afghan de la ligne Durand, c’est-à-dire la frontière qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan, et sa protection par les forces de sécurité afghane comme cela est le cas pour toutes les autres frontières. Ceci permettra aussi d’éviter les tensions avec le Pakistan et surtout, à l’approche des élections, d’éviter que les ressortissants pakistanais votent au nom des Afghans comme cela a été le cas par le passé. Troisièmement, nous avons exigé que la présence des forces de l’Otan soit régie par la loi, une revendication que le Parlement vient tout récemment d’appuyer. Enfin, nous avons été critiques à l’égard du processus de reconstruction et de la lutte contre la pauvreté et la marginalisation d’une population qui a connu trente de guerre.
- Comment ressentez-vous le fait que, à Paris, le président Sarkozy ait dit de manière appuyée à Hamid Karzai que « votre victoire serait la victoire de la liberté dans le monde ».
La communauté internationale, par le biais des déclarations diverses ainsi que les opinions publiques, est d’accord pour qualifier d’échec l’action de régime de Monsieur Karzai. Non seulement, la corruption est rampante au sein de l’administration, mais nous savons que l’aide n’a pas eu d’effets visibles. La pauvreté et les inégalités se sont avancées encore plus. Les violations de droits de l’homme se sont multipliées. Alors il n’est pas facile de comprendre en quoi l’action de Monsieur Karzai et de son équipe peut être considérée comme une victoire. De quelle démocratie parlons-nous alors que nous constatons un recul clair par rapport à l’espoir que les peuples d’Afghanistan avaient au lendemain de la chute des Talibans. Récemment, un père de famille a vendu sa fille pour pouvoir nourrir ses autres enfants. Un jeune journaliste a été condamné à mort pour avoir téléchargé et publié un article de l’Internet.
- Diriez-vous qu’un recul généralisé de la démocratie et des libertés fondamentales est en marche dans votre pays, par rapport à la situation qui serait souhaitable et possible?
A l’heure actuelle, des négociations secrètes ont vu le jour entre le gouvernement afghan et le chef du Parti Islamique, Hezb-e-Islami, dirigé par Monsieur Hekmatyar dont le nom figure sur la liste noire des terroristes, ainsi qu’une fraction des Talibans. Le processus réhabilite en effet les Talibans alors que mon pays a su mobiliser le soutien de la communauté internationale pour mettre fin à cette expérience répressive qu’était le régime des Talibans. C’est un renouveau des Talibans qu’on encourage alors que l’Afghanistan reste signataire des conventions et des traités internationaux respectueux des droits fondamentaux.
- Quels sont, à votre avis, les raisons de ce recul? Une excessive complicité de la communauté internationale envers le pouvoir personnel de M. Karzai est-elle une des causes?
La stratégie américaine dans mon pays n’a pas eu la démocratie comme une finalité, mais comme un moyen pour asseoir leur stratégie dans le cœur de l’Asie afin de créer une base permettant de gérer les relations avec pays avoisinants de l’Afghanistan. Il n’y a pas eu de stratégie pour créer des bases pour une démocratie durable. L’avenir politique de Monsieur Karzai et de son équipe semble très fragile et loin d’être assuré. Nous savons aussi que d’autres alternatives sont en train d’être formées.






