Il faut d'abord voir le caractère émergent de la Russie et de la Chine sur la scène internationale, où elles cherchent à s'affirmer alors qu'elles n'étaient pas au mieux au début des années 90 et se sont depuis relevées. Côté russe on a recherché une hégémonie faisant suite à l'éclatement de la carte régionale entre les nouvelles républiques qui se sont déclarées, et après avoir aussi vu les deux « révolutions oranges » d'Ukraine et de Géorgie s'accomplir sans elle; la Géorgie quant à elle veille sur son unité nationale, construite sur des frontières arbitrairement tracées par Staline, et devenues de véritables bombes à retardement. l'élément énergétique de la zone caucasienne (pétrole et gaz qui approvisionnent d'occident en passant dans la région) vient ajouter de la complexité à l'imbroglio; enfin, il y a l'extension de l'OTAN auquel la Géorgie souhaite adhérer. Suite à la crise d'août dernier, les tensions se sont accrues dans la région : exemple en Ukraine, où la coalition du Premier ministre Timochenko s'oppose aujourd'hui au camp du président Iouchtchenko qui soutient la Géorgie...

Enfin, on perçoit aussi la crise en regard de la fin supposée de la superpuissance des Etats-Unis sur l'échiquier diplomatique : les Américains ont parlé d'intégrité et de souveraineté nationales au sujet de la Géorgie; en effet un soutien plus affirmé de leur part poserait la question du feu vert à la reconstitution réelle de l'armée géorgienne, celle qui existe actuellement n'étant manifestement pas assez forte vu la débandade qu'elle a connue; de surcroît l'aide de 1 milliard de dollars débloquée par Washington pour la Géorgie le 3 septembre ne semble pas inclure en théorie de volet militaire (ou bien n'en parle pas). Dans la donne des atouts, l'Ossétie du Sud posée en victime (avec l'Abkhasie) fut celui que joua la Russie. Le fait qu'on puisse envisager le déploiement d'un bouclier anti-missiles américain en Pologne (le 14 août a vu la signature d'un accord préliminaire dans ce sens) constitue un élément à verser au dossier, qui esquisse la suite du scénario.

La peur des Géorgiens de se voir repasser un jour sous tutelle russe est en tout cas ressuscitée, et le nouveau puzzle qui se compose à l'Est avec sa cohorte d'exactions ne peut en aucun cas augurer de bonnes choses pour les défenseurs des droits de l'Homme. La Russie hausse les épaules pour savoir si elle a la carrure d'un géant, en testant à travers une crise-éclair les réactions de l'opinion, et la passivité de cette dernière inquiète... Une brumeuse nébuleuse et du gros temps en perspective s'annoncent, alors que l'opinion agite le spectre anachronique de « Guerre froide ». Le propre de notre époque diplomatique moderne est bien plutôt que les épicentres des séismes mondiaux se multiplient, et que nos appareils de mesures de leurs magnitudes ne sont plus adaptés.