D’ailleurs, ce ne sont pas seulement les autorités russes qui sont visées par ces déclarations, mais aussi l’Union européenne dont les ONG pointent les graves insuffisances quant à son action dans le Caucase. Alors que ses rencontres récentes avec les officiels russes ont surement flatté l’ego de Nicolas Sarkozy, président en exercice de l’Union européenne, les ONG soulignent que « la relative négligence de l’Europe à l’égard d’un conflit qui dure depuis plusieurs années a contribué au dénouement tragique des évènements ». Le texte des ONG russes ne trouvera sans doute guère d’écho en Russie. Il mérite par contre d’être relayé en Europe occidentale.

Un rééquilibrage similaire s’impose vis-à-vis de la position géorgienne. Si les autorités géorgiennes présentent leur pays comme la principale victime de l’agression russe, il convient de ne pas leur donner carte blanche au nom de l’aide apportée à David contre Goliath. Le soutien inconditionnel au gouvernement de Tbilissi dessert la société et le potentiel démocratique de ce pays. Comme tentent de le rappeler de nombreuses ONG géorgiennes, les pratiques politiques du président Mikhail Saakachvili sont souvent éloignées de la bonne gouvernance démocratique. Depuis la révolution des Roses, de nombreuses dérives politiques (trucage des élections, contrôle des médias, corruption…) ont terni le vernis libéral-démocratique du nouveau régime géorgien. Le 5 septembre 2008, 16 ONG géorgiennes ont publié un questionnaire embarrassant pour le gouvernement de Tbilissi. Elles y demandaient une discussion publique sur les évènements du mois d’août ainsi qu’une libéralisation du régime de la presse (notamment de la télévision). De nombreux militants des droits de l’Homme en Géorgie rappellent les atteintes aux droits fondamentaux de la personne commis dans le pays avant le mois d’août et craignent une extension de ces pratiques aujourd’hui, au nom de l’union sacrée contre la Russie.

Ces quelques exemples montrent qu’il convient aujourd’hui de sortir des clichés est-ouest et d’être attentif aux voix dissidentes, qu’elles émanent de Russie ou de Géorgie. Au-delà de calculs géostratégiques aux conséquences parfois douteuses, l’Union européenne et ses citoyens doivent rester fidèles aux principes démocratiques qu’ils défendent. La guerre a toujours des effets corrupteurs sur les régimes politiques. Elle favorise, à l’intérieur même des Etats, les discours d’exclusion (« qui n’est pas pour le gouvernement est un traître »). Les relations entre la Russie et la Géorgie sont le fruit d’une longue histoire d’échanges économiques et sociaux. Les populations, loin d’être clairement séparées en deux clans rivaux, sont fortement imbriquées. Officiellement, selon les données du recensement général de la population, environ 200 000 Géorgiens vivaient sur le territoire de la Russie en 2002. La Russie, qui connaît à la fois une crise démographique et un fort développement économique, est un pôle d’attraction pour les migrants, notamment caucasiens. En dépit des difficultés qu’ils rencontrent, beaucoup de Géorgiens n’envisagent pas de quitter ce pays. Les Géorgiens de Russie ont été fortement stigmatisés en 2006, lors d’une autre phase aigüe des tensions diplomatiques russo-géorgiennes et vivent à nouveau aujourd’hui sous la menace de violences xénophobes. Des groupes ultra nationalistes, comme le Mouvement contre les migrations illégales (DPNI), ont par exemple menacé de s’en prendre aux Géorgiens installés illégalement en Russie.

Loin du manichéisme des propos entendus ça et là dans les médias, l'analyse du conflit russo-géorgien impose de conserver un prudent recul sur les événements, et surtout, d'entendre l'ensemble des acteurs des société civiles de ces pays. A défaut, cela risque d’être de nouveau le bruit des armes.