L'accident a eu le caractère dramatique, mais explicable, des avions qui s'écrasent dans les pays stables. Alison Des Forges, historienne américaine et militante des droits de l'homme, spécialiste de la région des Grands Lacs d'Afrique et, tout particulièrement, du génocide rwandais, a disparu avec tous les passagers de l'appareil qui la ramenait chez elle, à Buffalo, aux Etats-Unis, le 12 février. Elle avait 66 ans. Elle rentrait d'Europe où elle s'était de nouveau employée à tenir informés des responsables politiques sur la situation au Rwanda et dans les Grands Lacs.

Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo (RDC), pour tous ceux qui l'ont connue, arpentant inlassablement les terres tourmentées de l'Afrique centrale, où les abominations de la fin du XXe siècle ont culminé avec un génocide au Rwanda, c'est la fin brusque de près de vingt ans d'une présence particulière. L'historienne, formée à Yale, avait terminé en 1972 sa thèse sur un pays alors peu connu du reste du monde, le Rwanda. Avec le temps, devenue professeur, mariée à un autre historien, elle avait continué de revenir au Rwanda, pour le compte cette fois de l'organisation de défense des droits de l'homme américaine, Human Rights Watch (HRW), dont elle deviendra la principale conseillère pour l'Afrique et l'une des figures dominantes.

Menue, avec son éternelle queue de cheval et des yeux bleus éclairés d'une tendresse tirant vers la candeur, Alison Des Forges avait de faux airs d'éternelle petite fille égarée dans un monde trop violent. Pendant près de vingt ans, sans ciller, elle a disséqué les abominations d'une région, rendant compte des souffrances à hauteur humaine, sans se laisser emporter par les vents mauvais idéologiques levés par le crime des crimes.

Au Rwanda, au début des années 1990, elle avait tenté de tirer la sonnette d'alarme sur les premiers massacres, ballons d'essai de la tentation d'exterminer la population tutsi et les hutu n'épousant pas les dérives extrémistes. Lorsque le drame commence, en avril 1994, Alison Des Forges tente de convaincre les conseillers de Bill Clinton de la nécessité de reconnaître qu'un génocide est en cours, et de s'y opposer. Elle échouera.

En 1999, elle était venue présenter au Rwanda le long rapport sur le génocide publié après quatre années de recherche par HRW et la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme (Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala), premier ouvrage majeur sur le sujet. A sa manière douce, après de longues salutations en kinyarwanda dans une salle paroissiale de Kigali, la capitale rwandaise, elle avait présenté ce travail colossal aux rescapés avec lesquels elle avait travaillé. Avant de s'excuser de ne pas être en mesure de leur distribuer des exemplaires de l'ouvrage, interdit par les autorités rwandaises.

Pourquoi le nouveau pouvoir, le Front patriotique rwandais (FPR), issu de la rébellion tutsi, s'opposait-il à la diffusion d'un ouvrage sur le génocide qu'il avait, aimait-il à répéter, interrompu par les armes ? Sur les mille pages de la version française, une petite vingtaine était consacrée à la description de crimes commis par le FPR, dont l'ire, jamais, ne devait s'éteindre.

Le sens de la justice réclamait que soient aussi décrits ces crimes, certes sans comparaison avec ceux des "génocidaires". Tristement, Alison Des Forges a disparu alors qu'elle venait d'être déclarée persona non grata par les autorités rwandaises. Fin décembre, elle avait fait une dernière tentative pour se rendre à Kigali. A l'aéroport, on ne l'avait pas laissé descendre de l'avion.

Ces jours-ci, l'historienne américaine devait se rendre au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, en Tanzanie, où elle avait été appelée comme témoin expert dans onze procès. Cette fois, elle devait tenter de convaincre le procureur du TPIR de ne pas abandonner les dossiers concernant les responsables militaires du FPR visés par des "enquêtes spéciales" dont le résultat devrait aboutir à des poursuites. Une responsabilité devant laquelle la juridiction internationale s'est jusqu'ici dérobée. Un manquement incompréhensible pour Alison Des Forges.

Jean-Philippe Rémy

Article publié dans Le Monde du 18 février 2009

++Dates ++ 20 août 1942 Naissance dans l'Etat de New York

1999 Rédige un rapport sur le génocide au Rwanda, sous l'égide de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des droits de l'homme

12 février 2009 Mort dans un accident d'avion survenu près de Buffalo, dans le nord de l'Etat de New York